•  Tableau du samedi : Le joli monde de Makoto

     

     


    Gérard Zilberman


    Que me dit ce regard?
    Est-ce l'effroi,
    Est-ce l'extase ?
    Par quoi ou par qui 
    est-il captivé?
    Chacun l'a coloré de ses pensées...
    Certains ont dit: il me fait peur
    D'autres ont dit : il est émerveillé...

    Attiré et terrifié tout à la fois
    par cet invisible qui le fascine.

    "Qu'est-ce que je ne vois pas dans ce que je vois ? Cette question devrait accompagner chacun de nos regards"
                                                                               Bernard Noël

    "Dehors la lumière éblouit l'invisible
    Que se disent les deux figures?
    -Jusqu'où s'étend le bleu du doute?
    demande le philosophe
    -Jusqu'au parloir de l'orage?
    répond le poète.
    Dehors la lumière éblouit l'invisible."
                      Jean Lacarrière (d'après les tableaux de Chirico

     

    Cet article est déjà paru en juillet 2009


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    Vladimir, laisse-moi encore le doux espoir de te louer !

    18.07.2018

     

    Tribune | Ce 17 juillet, un texte de l'écrivain Philippe Claudel en soutien au réalisateur ukrainien Oleg Sentsov, emprisonné en Sibérie depuis 2015, en grève de la faim depuis le 14 mai dernier. Un appel à ce que l'homme se réveille dans le cœur du président russe.

    Bannière lors d'une manifestation de soutien à Oleg Sentsov à Cracovie le 1er juin 2018Bannière lors d'une manifestation de soutien à Oleg Sentsov à Cracovie le 1er juin 2018 Crédits : SOPA Images / Contributeur - Getty

    Je sais que cela ne sert sans doute à rien, mais je continue. Et je me dis, moi qui doute si souvent de tout ce que j’entreprends, que j’ai raison de le faire. 

    Qu’il faut continuer. 

    Même si cela pour l’instant n’a rien changé. 

    Rien. 

    Même si les cris, les suppliques, les tribunes, les engagements, les pétitions, les appels, les prières, les requêtes n’ont eu aucun effet. 

    Même si Oleg Sentsov continue à étirer son combat qui signe aussi son agonie. 

    Même si celui qui pourrait le sauver ne fait pas le geste de le sauver. 

    Il faut continuer. 

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    Oleg Sentsov lors de son procès à Rostov-sur-le-Don. Le 21 juillet 2015.
    Oleg Sentsov, le cinéaste ukrainien dont l’ombre plane sur le Mondial russe

    Je ne connais pas Oleg Sentsov. Je ne le connais pas personnellement. Mais faut-il connaître les êtres pour s’en sentir proche ? Faut-il les connaître pour comprendre que ce qu’ils font est juste, pour savoir que le combat qu’il mène dépasse de loin le but qu’ils se sont assigné, pour se persuader que ce qu’ils ont entrepris engage la parcelle d’humanité, de conscience et de liberté dont nous devrions toutes et tous êtres les gardiens fervents ?

    Ces jours derniers, j’ai désespéré de la nature humaine quand chaque heure, chaque jour, je prenais acte de l’indifférence de Vladimir Poutine, qui seul avait le pouvoir de sauver un de ses semblables et ne le faisait pas. 

    Ces jours derniers, j’ai eu foi en la nature humaine quand chaque heure, chaque jour, je pensais à Oleg Sentsov, à son courage, à son opiniâtreté, à sa détermination à porter plus loin encore le combat de la dignité humaine.

    Me vient en bouche un goût amer : celui qui sourd quand une blessure nous affecte au point de nous faire vaciller : si Oleg Sentsov meurt c’est nous tous qui mourrons. Bien sûr, on pourra dire que ce ne sont là que des mots. Bien sûr nous autres continuerons à vivre alors qu’il ne vivra plus. Mais nous vivrons avec une taie sur nos regards et une plaie en nos cœurs, une souillure plaquée sur nos espérances et nos idéaux.

    Toutes les morts ne se valent pas. 

    Ceci est terrible à dire mais il est des morts qui vont au-delà des êtres qu’elles affectent, et signalent le genou que met à terre l’humanité. 

    La mort d’Oleg Sentsov appartiendrait à celles-là. 

    Tant d’espoirs et d’esprits se sont unis pour supplier, se sont unis pour le sauver. Créateurs, artistes, citoyens, écrivains, chanteurs, peintres, metteurs en scène, dirigeants politiques, musiciens, poètes, dramaturges, sculpteurs, femmes et hommes de bonne volonté, tant de voix, tant d’espoirs, dans le monde entier, et cela, pour rien ? Pour rien ? Cela ne vaut-il donc rien ?

    Vladimir Poutine jusqu’à présent est sourd. Il n’entend pas le cri des cœurs, le cri des voix libres qui appellent. 

    Nous sommes sans doute sur le point de perdre. Poutine va gagner. Mais c’est nous qui avons raison avec Oleg Sentsov, et c’est Poutine qui a tort. 

    Oleg Sentsov va mourir et les temps retiendront qu’il est le mort juste d’un juste combat. 

    Les temps retiendront aussi que le seul être qui pouvait le sauver ne l’a pas fait, n’a pas voulu le faire. Et les temps ne retiendront pas le nom de Poutine comme celui d’un homme qui a redressé et fortifié un grand pays mais comme celui d’un être qui a laissé crever ceux qui se dressaient sur son chemin. Les temps retiendront que Poutine est le nom d’un criminel, et d’un criminel sans courage. Qui tue par procuration. Qui tue à distance. L’air de rien. En n’assumant même pas ses meurtres. En laissant à d’autres le soin de les commettre, fussent-elles les victimes elles-mêmes.

    A moins que soudain l’homme en lui ne se réveille et ne se dresse ? 

    Il le peut encore. 

    Oui.

    Je l’en conjure. Je serais prêt alors à pleurer de joie.

    Vladimir, laisse-moi encore s’il te plaît le doux espoir de te louer ! Je ne suis rien je le sais, mais je le ferais, bordel ! Craché, juré !  Et aussi fort que je dis aujourd’hui ma peine et mon effroi, je dirais demain ma reconnaissance, je te le promets.

    Philippe Claudel, 17 juillet 2018


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    Parler est facile, et tracer des mots sur la page,

    en règle générale, est généralement peu de chose :

    un ouvrage de dentellière, calfeutré, paisible,

    (on a pu même demander

    à la bougie une clarté plus douce, plus trompeuse),

    tous les mots sont écrits de la même encre,

    "fleur" et "peur" sont presque pareils,

    et j'aurai beau répéter"sang" du haut en bas

    de la page, elle n'en sera pas tâchée,

    ni moi  blessé.

     

    Aussi arrive-t-il qu'on prenne ce jeu en horreur,

    qu'on ne comprenne pas ce qu'on a voulu faire

    en y jouant au lieu de se risquer dehors

    et de faire meilleur usage de ses mains.

     

    Cela,

    c'est quand on ne peut plus se dérober à la douleur,

    qu'elle ressemble à quelqu'un qui approche

    en déchirant les brumes dont on s'enveloppe,

    abattant un à un les obstacles, traversant

    la distance de plus en plus faible - si près soudain

    qu'on ne voit plus que son mufle le plus large

    que le ciel .

     

    Parler alors semble mensonge, ou pire  ; lâche

    insulte à la douleur, et gaspillage

    du peu de temps et de forces qui nous restent.

                                    Philippe Jaccottet (A la lumière d'hiver)


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    J'ai contemplé le soir,
    j'ai laissé venir le silence,
    lui ai donné le temps de s'installer
    et j'ai commencé à écrire


    "écrire comme on se tait"
    dit Christiane Singer.

     

    Et de nouveau,j'ai senti la vie
    circuler en moi
    Les instants se sont mis à défiler
    chargés de couleur et d'odeur...


    Et voilà que je m'aperçois ...au loin, si loin

    J'ai treize ou quatorze ans peut-être...
    J'écris mes premiers poèmes
    et je m'émerveille de voir les mots
    se présenter à moi
    si dociles,si délicieux...
    Je savoure cette complicité
    avec moi-même.


    Peut-être que écrire, c'est d'abord se plaire
    en sa propre compagnie,
    être pleine de tendresse pour soi-même
    et ainsi pouvoir l'être avec les autres,
    partager avec eux ce qui nous émerveille,
    nous étonne,nous rehausse,nous donne du sens...
    Ecrire...c'est pour se relier...


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  •  Tableau du samedi : Le joli monde de Makoto

    Fernand Léger

     

     

    Fortement marqué par Paul Cézanne, représenté au Salon d’Automne de 1907, il se distingue du cubisme de Picasso et de Braque par une recherche systématique de contrastes de formes poursuivie jusqu’en 1914. Deux tableaux emblématiques "Les Toits de Paris" et "l'Etude pour La Femme en bleu", tous deux de 1912, restituent parfaitement cette quête.

    La carrière de Léger est soudainement interrompue par la première guerre mondiale dans laquelle il sert comme soldat. Son retour à Paris coïncide en 1918 avec un changement radical de thèmes tels que les disques ("Les Disques dans la ville", 1920), et les remorqueurs ("Le Grand Remorqueur", 1923) où domine largement une imagerie inspirée de la machine et du dynamisme urbain.

    Bien Puis la figure refait alors son apparition, notamment dans une série de personnages féminins exécutée à partir de 1921 ("Le Déjeuner", 1921 et "Femme au bouquet", 1924), proche du classicisme contemporain de Picasso. L’expérience de la guerre encourage Fernand Léger à explorer les nouveaux médias, en particulier le cinéma. Celui-ci lui inspire en 1924 un premier film sans scénario, le Ballet mécanique.



    Peu à peu, au début des années 1930, Léger se fait l’avocat d’un type d’image plus accessible au grand public. Ses peintures les plus importantes de la décennie, "La Joconde aux clés" et la "Danseuse bleue" également de 1930, ainsi qu’"Adam et Eve" (1934), participent d’un nouveau réalisme proche des images renvoyées par les médias contemporains, par leur monumentalité et leur caractère iconique.

    A la suite de l’Occupation de Paris, Léger gagne les Etats-Unis en 1940. L’une de ses premières productions américaines est consacrée aux figures stylisées des plongeurs ("Les Plongeurs polychromes", 1942-1946 et "La Danse", 1942). D’autres suivront sur le thème des acrobates ("L’Acrobate dans le cirque", 1947-1948) et des cyclistes.

     

     

     

    Le 14 juillet, 1914
    Huile sur toile, 65,5 x 58,5 cm
    Donation Nadia Léger et Georges Bauquier, 1969
    Musée national Fernand Léger, Biot Inv.97027

    C’est dans le paysage urbain moderne que Léger trouve le fondement de sa pratique artistique. D’abord avec les vues des toits de Paris depuis la fenêtre de son atelier, ensuite avec la série des Toits et fumées où la géométrie des toits s’oppose aux fumées vaporeuses. Progressivement Léger s’engage dans la «bataille des couleurs».

    «Je voulais arriver à des tons qui s’isolent, un rouge très rouge, un bleu très bleu. Delaunay allait vers la nuance et moi carrément vers la franchise des couleurs et du volume… en 1912, j’ai trouvé des couleurs pures inscrites dans une forme géométrique».

    Ce 14 juillet 1914, la ville  est un spectacle de formes et de couleurs scandées par les musiques des fanfares qui n’échappent pas au peintre. L’illusion du mouvement produite par le va et vient des lignes courbes est rythmée par la traversée verticale des mats. L’espace est dense, élastique, dénué de perspective logique. Le cerne noir malhabile traduit le geste spontané du peintre qui «tient» son idée.

    "Le 14 juillet" est sans doute la dernière toile achèvée par Léger avant sa mobilisation le 2 août 1914. «La guerre m’a prise et m’a empêchée de réaliser ce que je voulais». Il ne s’est jamais séparé de cette peinture, comme pour ne pas perdre la trace des derniers instants riches et heureux de sa vie d’artiste.


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