•  

     

     

      Elle avait vécu de longues années,  une vie dépourvue d'imprévu, aux côtés d'un mari besogneux et tranquille à qui, bien qu'il ne fut guère porté aux excès, elle reprochait de boire et de fumer : reproches injustifiés qui en cachaient d'autres plus réels mais informulés. Cependant peu de choses troublaient le calme de leur vie tant ils s'étaient habitués à accepter les limites que l'autre jugeait bon d'imposer.


      Un jour, à son grand désarroi, elle se retrouva seule. Lui qui n'était jamais malade partit le premier...Et c'est elle qui restait...Elle voulut continuer sa vie dans sa maison, mais sa fille cria à la folie, dit que le chagrin la faisait déraisonner et elle l'emmena d'autorité dans son petit appartement au sein d'une grande ville si vaste et si bruyante que désormais elle ne sortit plus au dehors sans donner le bras à sa fille, le samedi ou le dimanche,  s'il faisait beau, si sa santé le permettait .
      Ainsi son horizon, déjà étroit, le devint davantage...Plus de courses à faire chez les commerçants,, plus de bavardages avec les voisins, elle se ratatina, elle devint un peu plus sourde, un peu plus emprisonnée, un peu plus lente, un peu plus perdue dans un courant de pensées qui tournait en rond dans sa tête...


      De temps en temps , quelques ennuis de santé la conduisaient à l'hôpital : C'était une distraction dans sa vie recluse. Elle en revenait de bonne humeur, en ayant fait le plein de vie ..et elle se laissait chouchouter par sa fille qui , n'ayant pas eu d'enfant, était tout heureuse de voir sa mère si dépendante d'elle . Les soins qu'elle lui prodiguaient justifiaient sa vie.
     Aussi lorsque son frère proposa de la garder pendant les vacances,, elle dit que c'était totalement impossible vu l'état de santé de leur mère. Elle décida qu'elle ne pourrait plus se rendre chez son frère avec elle , c'était beaucoup trop fatigant et dangereux. Sait-on jamais, si cette mère tant aimée, en visite chez lui et en compagnie de ses petits enfants, osait dire qu'elle avait envie de rester...si, elle, sa fille devait retourner sans sa mère..qui soignerait-elle, toute seule dans son appartement, qui dorloterait elle?
      Car, en soignant sa mère, c'était elle-même qu'elle soignait, c'était son manque qu'elle comblait..Et c'est pourquoi elle se voulait indispensable auprès d'elle;
      Enfin, elle l'avait tout à elle, elle n'avait plus besoin de la partager. Elle avait transformé sa mère en petite fille dépendante, la boucle était bien fermée, la mort ne viendrait pas.   Du moins  elle désirait s'en persuader.

    Comment va-t-elle vivre quand sa mère ne sera plus là?


    10 commentaires
  • Il a quatre ans.

    Il dit à sa mamie :

    "Est-ce que tu sais pourquoi  ma petite chérie n'est pas encore venue me voir?"

    Puis, un moment après, il conclut :

    "  Ce n'est pas grave, je l'attendrai."

    Un autre jour, il passe avec elle devant un magasin de vêtements, il voit dans la vitrine une magnifique robe rouge et il dit:

    "Tu vois, quand elle viendra, c'est cette robe là que je lui achèterai".

    Et il se réjouit déjà du jour où il pourra lui faire ce magnifique cadeau.

     

    L'histoire est vraie, c'est sa grand-mère qui me l'a racontée.


    14 commentaires
  •  

     

     

      Elle avait 16 ans. Cette année-là, pour la première fois, elle n'allait pas passer tout l'été à la maison...

    Non, elle était employée dans une maison au Vercors.

    C'était un grand chalet situé sur une hauteur et tous les matins, dès qu'elle était réveillée, elle se  précipitait dans le pré voisin  D'où elle contemplait le paysage...Elle n'en a pas un souvenir précis.

    La seule chose qui  lui reste en mémoire, c'est la sensation de bonheur extrême qu'elle éprouvait, c'était comme si deux bras l'enlaçaient: deux bras très doux, très tendres comme une mère enfin retrouvée...Ce lieu ruisselait d'invisible et ouvrait à la vraie vie et ce moment passé seule dans le silence et la luminosité du matin embellissait toute sa journée...il lui semblait que le temps était suspendu.
       Qu'en ce lieu idyllique, un drame puisse avoir lieu...cela n'était pas possible...

    Même la mort y perdait l'effroi qu'elle suscitait d'ordinaire, elle devenait simplement un moment de vie qu'il s'agissait de vivre tout comme un autre, dans la même plénitude, la même sérénité que tout autre , avec même une chanson au bord des lèvres pour célébrer la vie qui va et vient.
      Elle allait donc, chaque matin, contempler ce paysage,  s'y ressourcer, s'émerveiller de cette beauté ,à perte de vue s'enchanter de ce silence qui bruissait à ses oreilles...toujours un peu étonnée quand les bruits de la maison lui rappelaient que les autres s'éveillaient et qu' elle devait les rejoindre...étonnée que le temps ait passé si vite...étonnée mais sans aucune tristesse;  même enfermée entre quatre murs,ce paysage , elle le gardait en elle et il la protégeait de toute agression...C'était le bonheur.


    11 commentaires
  •  

     

    Il était plein de bonne volonté.

    Ce n'était pas une apparence, non, il était sincère et voulait faire de son mieux...

     

    Et  cependant il était toujours à côté de la plaque car il n'écoutait rien de ce qu'on lui disait, de ce qu'elle lui disait....

     

    Mais comment, me disais-je, peut-on agir aussi paradoxalement? comment peut-on, avec tant de bonne volonté, agir  cependant à l'envers de son désir?

    L'intelligence et la finesse ne lui faisaient pas défaut?

    Qui ou quoi l'empêchait d'agir avec plus de cohérence?

     

    C'est cela, il était empêché.

    Empêché, embrigadé, emprisonné dans une tour dont les murs étaient façonnés par des peurs énormes qui ne laissaient transparaître aucune clarté, des peurs si violentes qu'elles ne lui permettaient pas d'agir selon son désir et de donner le meilleur de lui-même.

     

    Qui ou quoi l'aiderait à y voir clair, à être lucide et à abattre enfin les murs de sa prison intérieure?

     

    13 commentaires
  •  

    Pour justifier ses activités incessantes, sa vie en courant d'air, il déversa un long discours pré-établi à l'avance dans lequel il n'y avait plus guère d'authenticité.

    La première  fois qu'il avait affirmé que la fatigue était dans la tête et que lui se délassait très bien simplement en changeant d'activité, en jouant constamment et en vivant au maximum dans l'instant présent, il avait sans doute honnêtement dévoilé sa façon d'être, mais à présent , tous ces mots n'étaient  qu'un trompe l'oeil : il avait besoin de croire lui-même et  de faire croire aux autres que, tel qu'il vivait, il avait atteint un équilibre satisfaisant, il avait besoin qu'on l'admire et qu'on découvre en lui une certaine sagesse : le sage qui sait apprécier la saveur d'un verre d'eau, la beauté d'un bateau sur le Rhône alors qu'il circule au ralenti sur le pont et que les autres conducteurs se contractent au volant de leur voiture.

    Il fait le beau. il S'abrite derrière ses belles phrases qui ébahissent celles qui ne le connaissent guère mais qui sonnent creux pour celles qui , depuis si  longtemps l'attend, l'entend et l'aime.

    Parviendra-t-il, un jour, à se montrer tel qu'il est...dans toute sa vulnérabilité et à s'aimer ainsi, délivré de ses illusions?


    11 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique