• Paul Auster : 4 3 2 1

     

     

    Ferguson est le héros du dernier roman de Paul Auster. C’est le personnage principal de « 4321 », roman fleuve paru l’an dernier. Ou plutôt ce sont les personnages principaux, puisqu’il y a quatre Ferguson différents dans ce livre, d’où son titre. Paul Auster s’attaque à une question qui nous a tous obsédée un jour où l’autre : que serais-je devenu(e) si je n’avais pas fait tel choix, si je n’avais pas rencontré telle personne, etc. Les quatre Fergusson sont les mêmes, mais ils sont complètement différents. Un héros, quatre trajectoires.

     

    "Je pense à mon père tout le temps.,dit Paul Auster Je rêve encore de lui parfois. Il serait heureux de voir que je n'ai pas fini dans la misère. Il répétait toujours que c'est qui allait m'arriver. Mon fou de fils, comment vas-tu gagner ta vie en étant poète? Eh bien, j'y suis parvenu. Et je suis plus vieux qu'il ne l'a jamais été. C'est assez étrange et difficile à décrire : quand j'ai eu 66 ans, j'ai eu l'impression de franchir un rideau imaginaire. On vit dans un monde étrange à partir du moment où on dépasse l'âge de son père.

     

    Auster raconte la genèse du livre, un samedi matin, l’idée sans doute venue de loin d' »une seule et même personne mais qui comporterait plusieurs versions parallèles  », il dit combien ses deux précédents livres, Chronique d’hiver et Excursions dans la zone intérieure, ont été le creuset de 4321, le terrain intime sur lequel s’est construite une somme romanesque, mise en miroir de l’Histoire américaine et de quatre avatars d’un même être, réflexion sur le hasard et la nécessité, les multiples possibles de nos univers personnels et collectifs. Tous ces livres sont des Capsules de temps, comme l’écrit Xavier Boissel (Inculte, 2019) : une « géographie interne » à la « jonction de la petite et de la grande histoire », Auster donnant d’ailleurs à la dernière partie d’Excursions le titre de « Capsule temporelle ». 4321 est le versant romanesque du diptyque autobiographique

    Paul Auster

    Paul Auster

     
     

    Ce roman monumental met en scène la vie d'un garçon d'origine juive né en 1947. Auster y inaugure un dispositif narratif inédit en déclinant 4 scénarios possibles pour son personnage, dont la somme dessine un portrait d'une grande profondeur, l'histoire des Etats-Unis en toile de fond. "4 3 2 1" est un roman exceptionnel. On vous dit pourquoi.

     

    Le titre vous y invite : avant de vous plonger dans ce monumental roman, "4 3 2 1", prenez votre respiration. Pourquoi donc me direz-vous ? Et bien d'abord parce qu'il fait plus de 1000 pages et que chacune de ces 1000 pages est d'une épaisseur à couper le souffle.

    Ce roman commence par une légende, celle du grand-père de Ferguson (c'est notre héros), "parti à pied de Minsk avec cent roubles cousus dans la doublure de sa veste", et arrivé à Ellis Island "le premier jour du XXe siècle" après avoir traversé l'Atlantique à bord de "L'impératrice de Chine". Une blague amorce le récit : le grand-père s'appelle Reznikoff. Un compatriote juif russe lui suggère de changer son nom pour Rockefeller. "Avec un nom comme ça lui dit-il, tout ira bien". Mais un peu plus tard, quand l'officier du service d'immigration lui demande son nom, le grand-père répond en yiddish : "Ikh hob fargessen" ("j'ai oublié").

    C'est ainsi que le grand-père débarque en Amérique avec le nom de Ferguson. (Qu'en aurait-il été s'il avait effectivement pris le nom de Rockfeller, personne ne le saura jamais). Cette légende, jusqu'à la rencontre de ses parents et la naissance en 1947 de Ferguson, constituent le premier chapitre, le 1.0 de cette extraordinaire épopée.

     

    Archie Ferguson grandit entre ses parents aimants. Son père a ouvert un magasin d'électro-ménager, sa mère est photographe. Archie aurait aimé avoir des frères et sœurs. Il est et restera fils unique. Autour du trio, il y a la famille élargie : les grands-parents maternels, les Adler, de New-York, Milred, sa tante, la sœur de sa mère, une intellectuelle. Côté Ferguson Archie a deux oncles, les frères de son père, leurs épouses et leurs enfants. Ces oncles sont deux paresseux que son père a engagés pour travailler avec lui. Deux bons à rien qui finissent par monter une sale combine à l'assurance qui va provoquer la destruction du magasin. Cet acte malveillant a des conséquences irrémédiables sur la vie de la famille Ferguson. Et c'est là que commence l'extraordinaire génie de ce roman. Partant de cet événement -le sabotage du magasin du père par ses frères- Paul Auster imagine différents scénarios dont les conséquences vont orienter la vie de Ferguson de manière différente.


    Et on avance comme ça dans le roman et dans la vie d'Archie Ferguson, avec l'impression de regarder un sculpteur modeler la figure d'un homme. Faisant et défaisant, modelant et remodelant, chaque geste affinant le portrait du sujet. Cette incroyable construction offre une vision à 360 degrés, comme si l'évocation de plusieurs possibles permettait d'approcher au plus près la vérité d'un homme. Une vision à la fois vertigineuse et totalement passionnante.

     "4 3 2 1" brosse un portrait panoramique de l'Amérique
    Ses symboles : la voiture, le Baseball, la télévision… Son histoire : l'immigration du début du XXe siècle, la seconde guerre mondiale, l'élection de Kennedy puis son assassinat, la lutte des Noirs américains pour l'égalité, l'émancipation des femmes, les guerres de Corée et du Vietnam… Tout comme on tourne autour de Ferguson et des différents protagonistes du roman, on tourne aussi autour des événements, Auster nous les donnant à voir sous différents angles par les yeux de personnages mouvants.

     Qui est vraiment Ferguson ? Quand on referme le livre il n'en reste qu'un, le vrai. L'écrivain démiurge nous annonce qu'il a bien fallu tuer les trois autres, imaginaires, même si cela lui a fait beaucoup de peine car il avait "appris à les aimer autant qu'il s'aimait lui-même".

    Voilà le fin mot de l'histoire : là où tout bouge, la fiction est le point d'ancrage, ce à quoi le lecteur peut s'arrimer sans jamais perdre pied. Paul Auster salue ses maîtres, en littérature comme au cinéma, dans le désordre : Shakespeare, Dickens, Kleist, Dostoïevski, Desnos, Apollinaire, Babel, Joyce, Thoreau, Eluard, Carné, Truffaut, Eisenstein, on s'arrêtera là, la liste est très longue. Son personnage aime les histoires. Il aime lire. Il aime le cinéma. Et surtout il aime écrire. Pour Ferguson tous les chemins mènent aux mots


  • Commentaires

    1
    Dimanche 14 Février à 18:24

    Tu as aiguisé ma curiosité en nous présentant ce roman, merci Gazou.

    Bises et bonne soirée


    2
    Dimanche 14 Février à 18:43

    un grand auteur marié à une grande auteure (Siri Hustvedt) ; la vie est mouvement . Je me souviens d'un moment où si mon choix avait été différent, ma vie le serait indéniablement. 

    J'ai déjà lu de ses livres moins dense ; celui là te tient en haleine un sacré bout de temps !

    Bises et j'espère que tu vas bien. 

    3
    Dimanche 14 Février à 19:59
    eMmA MessanA

    Eh bien, Gazou quelle belle chronique pour un auteur que j'adore et dont j'ai lu quasi toute l'oeuvre, sauf... ce dernier livre.
    Les mille pages me font un peu peur, alors je pense que je vais attendre avant de l'acquérir. Pourtant, cette page m'en donne l'envie.
    Je viens de finir un très beau livre (beaucoup plus court) : " La forêt aux violons" de Cyril Gely.
    J'ai lu ce avec grand plaisir ce conte initiatique où l'on assiste aux progrès d'un jeune luthier de Crémone, Anonio Stradivari, au XVIIème siècle. Il cheminera patiemment et inexorablement vers sa recherche d'une certaine forme de perfection. 
    Je le conseille chaleureusement.
    Je t'embrasse.

    4
    Dimanche 14 Février à 20:24

    C'est un auteur que je n'ai jamais lu, mais qui me tente depuis que j'ai lu ta page. Merci

    5
    Dimanche 14 Février à 20:37

    c'est un livre qui vaut son millier de pages, le lisant j'ai éprouvé les mêmes sentiments de découverte que tu décris, celle de la pluralité possible de nos existences  ... 

    riche de ses mots, l'auteur nous offre la richesse de nos potentiels ...

    amitié .

    6
    Dimanche 14 Février à 22:06

    Je suis en admiration devant la puissance créative de tels romanciers... sarcastic

    7
    Lundi 15 Février à 21:34
    erato:

    Merci pour ce partage très complet de cette oeuvre que je ne connais pas .

    Bonne soirée Gazou

    8
    Mercredi 17 Février à 14:01
    Renée

    ce livre m'intrigue je viens de le mettre dans ma liste de livre a lire, pour quand l'achat ne sais pas encore mais il sera. merci Bisous

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