J'étais très jeune alors, presque une enfant encore. Je feuilletais une revue lorsque une page m'arrêta éveillant en moi d'étranges résonances...Je venais de découvrir un poëme
de Marie Noël. Il s'intitulait modestement "chanson" et faisait naître en mon coeur une déchirure délicieuse. Or chaque phrase résonnait pour moi comme une musique familière, comme si
brusquement toute ma vie se trouvait derrière moi. Comment si jeune et dans l'ignorance totale de ma vie à venir avais-je pu m'y reconnaître, je ne sais, mais c'était ainsi.
Ce poème parlait d'une rencontre manquée comme chacun en connaît à ses heures...rien là que de très ordinaire...mais le ton était si mélodieux, si léger malgré la souffrance due à la perte,
si doucement enivrant et sautillant qu'il m'avait un air de Paradis. C'était une chanson qui avait traversé des pays immenses, une chanson qui coulait frémissante et vive sur la pente de la
montagne et qui portait en son gazouillis toute la joie et la douleur du monde. Ce n'était pas un air qui vous envoyait le malheur en plein visage, un air en détresse qui entraînait celui qui se
laissait séduire à sa perte,. Mais bien au contraire il vous poussait en avant. Il venait de si loin et vous ouvrait d'étranges espaces. Il était le lieu où le manque ne provoque nirévolte ni
amertume mais devient lui-même source d'allégresse. (à suivre)