• "L'écriture est une bohémienne qui campe chez moi à intervalles réguliers qui part sans me prévenir.

    C'est son droit. C'est le droit élémentaire de ceux que j'aime de me quitter sans aucune explication,

    sans raisonner leur départ, sans prétendre l'adoucir par des raisons qui seront toujours fausses.

    Ceux que j'aime, je ne leur demande rien.

    Ceux que j'aime, je ne leur demande que d'être libres de moi et de ne jamais me rendre compte de ce qu'ils font

    ou de ce qu'ils ne font pas, et, bien sûr, de ne jamais exiger une telle chose de moi.

    L'amour ne va qu'avec la liberté. La liberté ne va qu'avec l'amour."

                                 Christian Bobin ( L'épuisement)


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  • Un texte s'empare de toi

    Tu es habité par une voix

    Tu l'entends qui monte

    Tu l'entends qui descend

    et tisse à travers toi

    une échelle de soie.

    En bas de l'échelle, il est là,

    comme un arc-en-ciel

    pour relier ciel et terre

    et tous les êtres de l'univers.


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  • " Ecrire, au sens de pratiquer la littérature, c'est essayer de replonger dans cette parole... qui redonne vie aux mots par trop usés dont on doit user encore.

    Car il y a ce paradoxe dans la pratique de la littérature : faire du tout neuf avec du très vieux, faire du vivant qui gambade avec ces casseroles rouillées que l'on traîne , dire pour la première fois avec les pauvres outils déjà dits de notre langue, avec tous ces mots mille fois employés, encroûtés d'usage, rendus par qui s'en est servis dans un état douteux; et il faut faire avec ça...

    Sur la page apparaît ce qui était là, que je ne savais pas, que je ne voyais pas, que je sentais confusément, et la parole qui s'écrit me permet de le voir et de maintenant savoir."

                         Alexis Jenni  (Son visage et le tien, pages 134-135)

     

     

    Encore une citation sur l'écriture, allez-vous dire...Elle n'est pas évidente à la première lecture mais il me semble quand même qu'elle exprime quelque chose d'important

    Il est vrai  que ce besoin d'écrire, cette nécessité d'écrire  comme si ce qui n'était pas écrit n'était pas réel, oui, ce goût d'écrire m'interroge souvent...

    Je me souviens, quand j'étais au CE1, la maîtresse nous avait demandé d'écrire ce que nous avions vu au marché, et comme mes camarades de classe, j'avais écrit trois ou quatre phrases que nous avions lu ensuite....Et j'avais été très surprise de recevoir des compliments...il me semblait avoir écrit quelque chose de semblable  à mes copines...mais la maîtresse y avait décelé quelque chose de vivant et m'avait fortement encouragé...Et c'est vrai que les petites rédactions que l'on nous demandait ont toujours été une joie pour moi...et pas du tout un devoir


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  • "L'écriture des bons écrivains est une danse.

    D'une certaine façon, toute création est une danse.

    La poésie est une danse, la littérature en général est une danse;

    La sculpture est une danse arrêtée.

     

    La parole est une danse sans corps,

    puisque la danse est une expression sans parole,

    une sculpture en mouvement,

    une écriture avec des corps à la place des mots.

    Et les écrivains dansent, petit nombre enivré,

    entraînant parfois un plus grand nombre."

                              Charles Dantzig (A propos des chefs d'oeuvre)


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  •  

       " Où court celui qui écrit.
        D’abord à la quête de ses mots. L’aventure de l’écriture, c’est d’abord celle des mots. Qui s’appellent, se reconnaissent, s’apostrophent. Si je dis CHAT me vient CHÂTEAU qui appelle TOUR. Et voici l’inattendu TOURBE aussitôt perverti en COURBE et immanquablement HANCHE et GALBE. Revenant à CHAT voici la TACHE voisine de l’AREOLE. Ainsi tout a filé de la matière au sens. Une image mentale est venue TROUBLER la TOURBE de mon imaginaire. Les mots précèdent le texte. Sinon l’écrit en serait ATEXTUE. Comme un « soleil qui se lève derrière la colline » dans la banalité du jour.

        J'écris...  
      ... Il y a en moi le monde. Et tous les mots. Tout ce qui me regarde et m'affronte. Je me mêle de leur écho, et m’emmêle dans leurs silences, je décide de leur place dans ma langue. Je les écris sur les murs, sur les blés couchés, sur la bouche des tyrans.

        Et si j'écris, c'est dans la poussière qui danse, dans la poursuite qui traque l'insouciance et l'histoire. Là où le vide se pend.
        Et si j'écris, c'est là où je n'ai plus pied, là où le sel me brûle et les lèvres et les yeux, où le sable est mouvant, où le souffle me manque.
        Et si j'écris, c'est la poussière et la mémoire du sable ; l'écriture est autre chose que du verbe qui se transcrit.

        Mais avant tout : oser. Oser la matière première avant de savoir, avant de savoir ce qu'elle sera à l'autre, à l'autre bout de la chaîne. Oser la bribe avant le plan. Aucun plan, aucun schéma, aucune maquette, aucun modèle. Rien en préalable, hormis un vague projet. Écrire. Hormis ces mots lâchés comme la liste des courses. Et déjà tous les modèles invités, conviés, convoqués. J'écris. Je n'écris pas, je frotte les silex. Je n'écris pas, je compte, j'accouple, j'amoncelle basculant d'un mot à l'autre, lâchant prise, m'agrippant au rocher de la feuille, à la corde du crayon, à la saillie de l'encre, à la syllabe retournée, à une sonorité récurrente comme à l'oiseau qui traverse le paysage, le feu aux faux pouvoirs des maîtres de la langue.

        J'écris tes premiers mots, tes centaines de mots et c'est refaire les gestes de la vie.
        J'écris tes silences, mes grands écarts. J'écris pour que tu entendes ce que je n'ai pas écrit.
        Je serai dans le texte cette autre à ta rencontre.    

        J'ai mots en main et maladresse. Je reste là à pervertir le sens. Mon avant-texte, mon magma, mon prétexte. Et j'en suis là. Nous en sommes là, en somme. Mon écriture, cette médiation. Entre mon propre silence et le silence du monde. Mon impuissance à dire. Elle est ce qui me sauve...
        J'écris désaccordé m'accordant le risque de l'autre, l'autre à déranger ou à séduire dans les mots mêmes qui sont venus advenus dans l'aléatoire, et poursuivre l'accouplement, la scrutation de l'étrange. J'écris, j'agrège, j'associe, j'assemble, je laisse poindre sourdre jaillir des bribes morceaux fragments d'où émerge, advient, perce – avec je comme agent ou ferment – le sens ou plutôt du sens, de l'inédit, de l'inconnu, de ces mots nus, ce ténu en nous, ce délicat, ce tendre, ce fragile d'où n'est pas si loin le rugueux, le grossier, le sauvage, le diable...
        Tout m'est matière. Arbre forêt colline.
        Un arbre cache la forêt. Tout m'est matière. Impossible sans lui de graver mes écorces.
        J'en suis là : le soleil se lève derrière la colline.

        L'écriture est autre chose.

        Derrière la colline se lève le soleil. Se lève derrière la colline le soleil. La colline derrière le soleil se lève. Pauvre Monsieur Jourdain.
        J'en suis là du soleil et de la colline. J'en suis là de ma banalité. Cette phrase, des milliers l'ont écrite. Témoins du petit matin. J'en suis là : le soleil se lève derrière la colline ; tenter le débarrasser de tous ses e. Ces e qui l'envahissent, qui le saturent. Et en même temps de sa banalité.
        Alors j'en serai là : roulant son or, il condamnait l'ubac d'un assaut irradiant.
        Dans cette quête de l'inédit, la contrainte m'est féconde. Et me jetant, téméraire, dans une autre invention, j'impose le nombre et l'ordre : aubaine, banale colline déjà exposée, feu galbé. En 7 mots se reconstruit l'aubaine de l'aube, comme en 7 mots le soleil se levait derrière la colline. Convoquant l'ordonnancement alphabétique des mots, l'ABCDEFG de l'acte d'écriture.

        L'écriture est autre chose que du verbe qui se transcrit.

        J'écris, libéré par la contrainte....  
        Ronde du mot à mot, un rêve s'accorde à ma première phrase. Je lui donne du volume. La résonance autorise l'écart dont je retiens les notes. De la bouche au doigt un soupir glisse un geste chargé de contre temps. Silence. Croches pointées. De mon étonnement la partition survient.
        Incessant va et vient. Agrippé au chambranle, un texte a surgi.... 

        Refaire surface dans l'inédit de soi.
        L'écriture m'interprète. Moi, qui ressasse dans le flux et le reflux, mes pierres, mes écorchures. Ainsi au bord du monde se polissent mes galets. Que sais-je de la vague et du vent, de la main qui les prend, des rires ou des ricochets.

        J'écris en rafale, un grain soudain, une bourrasque. J'écris en trombe. Qu'il soit question d'un texte par jour ou d'un texte par an. De dix textes en un jour ou d'attente lancinante du suivant. Et souvent mille fois le même texte, un seul et même texte pendant mille jours...
        J'écris au plus près de l'ombre et de la peur de l'ombre, au plus près de l’amour, au cyprès du vertige dans le ciel élancé. J'écris jusqu'à ce que s'évanouisse la langue,
        je vibre
        je vis

        L'écriture est autre chose que du verbe qui se transcrit."

                               collectif  Soleil et cendres, janvier 2008

    si vous voulez lire le texte complet, allez sur leur site


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