• "Ce centenaire qui parlait de la Première Guerre mondiale avait un étroit visage de cuir bouilli. Ses yeux étaient deux billes d'acier." Les balles sifflaient de tous côtés, j'ai pensé : il faut que je me sorte de là, personne ne m'aimera autant que je m'aime. " Les vraies paroles jaillissent du fond des âmes. Elles explosent en plein ciel comme des obus de quarante." 

    "La sainteté, c'est juste de ne pas faire vivre le mal qu'on a en soi"


    "Ecrire - obéir à ce qu'on voit"

    "J'essaie avec des mots de peindre cette lumière qui vient d'entrer par la fenêtre et s'est plantée dans la peau rosée de la poire. Je n'y arrive pas et cet échec n'est pas sans gaieté - comme de perdre au jeu contre un ami."
                                                 
                                                      Christian Bobin (Les ruines du ciel)

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  •   C'est dans la pénombre que nous nous rencontrâmes.
    Selon les habitudes anciennes, je tournai la poignée sans sonner...oubliant que depuis plusieurs mois je n'avais pas franchi cette porte..L'idée m'en vint à l'esprit mais j'étais déjà entrée et il venait vers moi en cillant les paupières...Il me reconnut et, partagé entre la joie de ma visite et la peur d'être surpris, il me dit :"Il est possible qu'elle vienne"...
      Et déjà je la sentais dans mon dos. Pour moi, il m'était indifférent de la rencontrer...mais je ne voulais pas être la cause d'un conflit et le voyant  ainsi, j'avais hâte de partir pour ne pas l'importuner.
      il me dit :"Il faut patienter...J'ai tenté un chemin"  et puis encore:"tu ne dis rien..à personne" 
      Qu'aurais je dit ? Il n'y avait plus rien à dire, ai-je pensé...
      Et je me suis retirée, non sans l'avoir embrassée doucement, plusieurs fois...A quelqu'un qui meurt de soif, comment ne pas donner quelques gouttes d'eau?
      Et je me suis retirée, vite , trop vite...En cet instant, il se montrait sans masque...
    Il était accessible aux questions essentielles...Peut-être ?
    Un ami véritable  hésite-t-il à donner le coup qui ramènera l'être aimé à la vie ?  Je n'ai pas osé et je le regrette...
    "Je sais que je peux compter sur toi"  me dit-il
    Certes oui, mais le pas qu'il doit faire pour sortir de cette voie fatale, lui seul peut le faire...

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  •  

    Surtout pas ça

    Il n'était pas maudit
    Pas désigné- par qui?
    Pour le malheur.

    Il était comme les autres
    Tout pareil.

    Chargé comme eux
    De ce quelque chose
    Difficile à porter.

    Et de ce besoin comme d'une extase
    Jamais interrompue.
    Aujourd'hui, d'ailleurs, ces quelques sourires
    Devinés , pressentis.

    ET ce couchant qui appelait."
       Guillevic


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  • Ce texte  a été écrit  en janvier 2000 et je viens de le retrouver, il m'a semblé d'actualité


    La grippe, nous, on ne connaît pas !
    Bien sûr, on en entend parler par les autres, par les médias..Et justement, les médias, même quand on regarde peu la télé, ils nous en rabâchent tellement les oreilles qu'il s'est affollé..ça faisait quelques jours qu'il ne cessait de me répéter plusieurs fois par jour :"Attention, il faut se laver très soigneusement les mains, la grippe fait des ravages, les hôpitaux sont pleins..C'est que ça vous couche une semaine  entière"...
    Je me disais:"il va nous porter la guigne, à force d'en avoir peur , il va bien la faire venir".
    Et ça n'a pas loupé, elle est venue..D'abord pour moi..Et comme le docteur a dit:" c'est une grippe compliquée"
    Alors il s'est affollé un peu plus...Quoi, la grippe était chez lui !  Je lui ai bien dit pourtant :" c'est une bronchite que j'ai, tu le sais bien que j'ai les bronches fragiles"
    N'importe !  dès que le docteur a été parti, lui qui allait très bien, il s'est mis à tousser...Le soir..est-ce l'émotion..le fait de ne rien faire, si ce n'est de me regarder pour savoir si je respire encore...je ne sais..mais le soir, il n'en pouvait plus, il s'est couché de bonne heure et le lendemain il avait même un peu de fièvre...Il avait désiré la grippe  (une grande  peur, n'est-ce pas un grand désir?  c'est du moins ce que certains prétendent).
      Et elle s'est engouffrée par la porte ouverte, la grippe!

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  • ..."Parler est facile et tracer des mots sur la page,
    en règle génèrale , est risquer peu de chose :
     un ouvrage de  dentellière, calfeutré,
    paisible (on a pu même demander
    à la bougie une clarté plus douce, plus trompeuse)
    tous les mots sont écrits de la même encre,
    "fleur" et "peur" par exemple sont presque pareils,
    et j'aurai beau répéter "sang" du haut en bas
    de la page, elle n'en sera pas tachée,
    ni moi blessé.

    Aussi arrive-t-il qu'on prenne ce jeu en horreur,
    qu'on ne comprenne pas ce qu'on a voulu faire
    en y jouant, au lieu de se risquer dehors
    et de faire meilleur usage de ses mains.

    Cela,
    c'est quand on ne peut plus se dérober à la douleur,
    qu'elle ressemble à quelqu'un qui approche.

    Parler donc est difficile, si c'est chercher ...chercher quoi?
    Une fidélité aux seuls moments, aux seules choses
    qui descendent en nous assez bas, qui se dérobent
    si c'est tresser un vague abri pour une proie insaisissable.

    Si c'est porter un masque plus vrai que son visage
    pour pouvoir célébrer une fête longtemps perdue,
    avec les autres, qui sont morts lointains ou endormis
    encore, et qu'à peine soulèvent de leur couche
    cette rumeur, ces premiers pas trébuchants,ces feux timides
    -nos paroles :
    bruissement du tambour pour peu que l'effleure le doigt inconnu

    Parler pourtant est autre chose, quelquefois,
    que se couvrir d'un bouclier d'air ou de paille...
    Quelquefois, c'est comme en avril, aux premières tièdeurs,
    quand chaque arbre se change en source,  quand la nuit
    semble ruisseler de voix comme une grotte
    (à croire qu'il y a mieux à faire dans l'obscurité des frais feuillages que dormir)
    cela monte de vous comme une sorte de bonheur,
    comme s'il le fallait, qu'il fallût dépenser
    un excès de vigueur, et rendre largement à l'air
    l'ivresse d'avoir bu au verre fragile de l'aube.

    Parler ainsi, ce qui eut nom chanter jadis,
    et que l'on ose à peine maintenant,
    est-ce mensonge, illusion? Pourtant, c'est par les yeux ouverts
    que se nourrit cette parole, comme l'arbre
    par ses feuilles."                Jaccottet

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